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Abécédaires : donner corps et voix aux lettres

L’Année 2019 dans la Bébéthèque s’ouvre sur deux ABcédaires, qui revisitent le genre en version « augmentée », l’un par la 3D, l’autre par une approche sonore : ABC en relief, de Pittau et Gervais aux éditions des Grandes Personnes (2016) ; Le bruit des lettres, de Jeanne Boyer et Julien Billadeau chez Benjamin médias (2018).

ABC en relief

de Pittau et Gervais

Dans ce premier documentaire, petit format carré, les lettres prennent vie… par la magie de la mise en volume.

Dans l’ABC 3D de Marion Bataille, paru en 2008 aux éditions Albin Michel, la lettre elle-même était en relief… et je ne résiste pas à l’envie de partager avec vous ces images pour celles et ceux qui ne connaissent pas cette oeuvre d’art :


Dans l’ABC en relief de Pittau et Gervais, ce ne sont pas les lettres qui sont en relief, mais des mots qui commencent par chacune d’entre elles; le langage est linéaire, mais la réalité qu’il représente, non ; ainsi chaque page comprend une lettre bien lisible, et donne à voir, dans une approche ludique et scénographique, par un système de rabats souvent doublé d’une ingénierie pop-up, l’illustration 3D d’un mot dont l’initiale est constituée par cette même lettre : A pour artichaut, B pour Bateau, C pour Caméléon, etc. Objets, animaux, végétaux d’ici et d’ailleurs… une lecture à la fois distrayante et instructive ! Quelques images :

Le bruit des lettres

de Jeanne Boyer et Julien Billaudeau

La lettre A fait AAAAH comme quand on accueille un ami que l’on attendait.
La lettre B fait B’ B’ B’ B’ comme les bulles d’une bouteille que l’on plonge dans le bain.
La lettre C fait K’ K’ K’ comme quand on casse la coquille d’un oeuf à la coque…

Jeanne Boyer et Julien Billaudeau abordent quant à eux, aux éditions Benjamins media, collection M, l’alphabet à travers son écriture ou dessin d’une part, et sa sonorité d’autre part, soit le bruit que chaque lettre fait quand on la prononce, quand on l’entend, quand on parle ou qu’on écoute une conversation : jeux de langue, jeux phoniques, jeux musicaux… L’approche adoptée, servie par des illustrations vives et un complément audio (CD MP3 accompagnant l’ouvrage, avec un extrait audio ici !) ouvre la voie à une riche découverte vocale du langage. Les lettres prennent ainsi vie quand elles sont dites, chantées, soufflées, criées, écoutées, sifflées, chuchotées, onomatopées, partagées !

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Manger & jouer

Les tout-petits (comme les plus grands) aiment jouer… tout est jeu pour eux, pour leurs mains, leurs oreilles, leurs yeux… y compris, yum yum et miam miam… le manger ! Voici aujourd’hui dans la BBthèque deux livres-jeux qui font la part belle aux fruits, légumes et autres aliments : 

  • Les intrus : aliments de Bastien Contraire (parution août 2018 Albin Michel Jeunesse)
  • Qui suis-je ? de Claire Dé (parution septembre 2018 Editions des Grandes Personnes)

Les intrus : aliments de Bastien Contraire

Où l’on retrouve ou découvre l’univers graphique et ludique de Bastien Contraire, auteur-illustrateur du livre d’éveil artistique Bleu Sourire paru récemment aux éditions du Centre Pompidou : adepte de la technique du pochoir, il propose ici aux tout-petits de participer à un petit jeu :

Parmi ces aliments se cache un intrus

Jeux de formes, jeux de couleurs & pièges à la clé, le jeune enfant observe, nomme, catégorise, cherche le sens, de double-page en double-page toutes cartonnées — 11 planches de 8 éléments chacune. De l’art de la série & de la liste pour tout- petits… !Un premier documentaire résolument drôle sur l’univers de la cuisine… et plus encore (un livre qui donne par exemple bien envie d’alimenter les séries de nutriments ou objets présentés… à vos feutres, crayons, pinceaux, prêts, partez… !)

Qui suis-je ? de Claire Dé

Claire Dé aime aussi jouer, et son média préféré, c’est la photo : photographe-plasticienne chroniquée à plusieurs reprises dans la BBthèque — Devine à quoi on joue ?, Compte sur tes doigts ! —, elle propose avec Qui suis-je ? un livre-jeu accordéon aux facettes multiples.

Dans le livre lui-même qui se déplie entièrement, côté recto, une galerie de natures mortes portraits versions fruits et légumes, clin d’œil sans doute à Arcimboldo, ou comment avec des photos d’un fruit ou un légume (ça me fait penser aussi au land art de Marc Pouyet…), composer un drôle de visage ! De la personnification du potager en 34 portraits 🙂

Côté verso, le fruit ou le légume est accompagné d’un enfant : la galerie de portraits se poursuit, humaine cette fois-ci, facétieuse, active, joueuse, gourmande… alliant plaisir du partage et joie de l’identification. Pour la petite histoire, au départ, c’est l’inverse : en résidence en 2017 pendant plusieurs mois dans des crèches, Claire Dé dit avoir « installé un studio photographique dans la salle de vie des bébés, tout un en leur apportant à chacune de mes visites, de beaux fruits du monde entier. De ces séances de jeux gourmands est né cet album où fruits et enfants ne semblent former qu’une seule et même famille. La couleur de peau, de cheveux et de vêtements des enfants entrent joyeusement en dialogue avec celle des fruits, questionnant ainsi, à travers ce jeu de miroir, l’identité des uns et des autres. « Qui suis-je ? » semblent-ils tous nous demander en renvoyant le petit lecteur à sa propre personne. »

Le bébé lecteur, joueur et mangeur découvre ainsi ces aliments nombreux et variés sous toutes leurs coutures… mais aussi son corps, ses sensations, ses émotions.

Au livre-accordéon s’ajoutent, en outre, des cartes-devinettes, imagier ludique pour deviner quel fruit ou légume se cache derrière la devinette. Par exemple… allez… une difficile :

Ma peau est rose et toute poilue, et j’ai le goût du litchi… 

Qui suis-je ?

Bonne lecture… et bon appétit !

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Aleph

Janik Coat, auteur-illustrateur jeunesse chroniquée dans la BBthèque pour sa très belle série de tout-cartonnés sur les couleurs publiée aux éditions MeMo, publie chez Albin Michel Jeunesse un livre-concept très graphique, personnel et pourtant universel, livre de naissance joliment intitulé Aleph, complété d’un sous-titre s’adressant au bébé devant par la même occasion bébé lecteur, « ton premier livre » :

Un premier livre des plus originaux dans le paysage des livres pour les tout-tout-petits, ne serait-ce qu’en matière d’objet :

  • par sa texture.. et son odeur : un album non tout cartonné, mais en papier épais, dont le bébé prend plaisir à entendre le bruit si particulier des pages tournées et sentir l’odeur du papier
  • par son volume : 104 pages… un vraie petite encyclopédie pour tout-tout-petit
  • par son (grand) format, approchant du carré (28 x 27 cm)
  • par sa couverture et sa quatrième de couverture (cartonnées) muettes et rosées, représentant un éléphant (somme de savoirs, l’éléphant)
  • par le primat qu’il accorde à la lecture de l’image, le texte étant absent de 100 pages du livre et présent seulement pour le titre, quelques personnages et la légende, finale, des images. Un imagier, donc, 99% muet, réalisé avec des pochoirs délimitant à merveille l’image même.

Le contenu n’est pas en reste… Pourquoi ce titre ? Aleph : c’est la première lettre, dans les alphabets hébreux et arabe ; par extension, elle signifie le début, le commencement… En intitulant son imagier pour tout-tout-petit Aleph, Janik Coat programme et accompagne, par son livre, les premiers pas du bébé dans sa lecture du livre mais aussi du monde. Chaque page va offrir au regard du bébé lecteur une illustration d’un sujet ou objet plus ou moins familier, avec un temps de respiration (parfois, l’image n’est présente que sur une page, l’autre reste vierge, pour la mettre en valeur).

  • Au départ, ce sont des formes élémentaires : un rond, un carré, un triangle, et d’autres formes simples, parfois sans nom…
  • Puis viennent les formes plus complexes décrivant des objets, des aliments et même des êtres vivants… : un arbre, une pomme, une maison… puis des couverts, deux personnes en train de s’enlacer, un ciel bleu et nuageux, un doudou, un robot…
  • Ces formes décrivent, pour certaines, d’abord, la réalité : l’arbre, la pomme, etc.
  • Ces formes décrivent, pour d’autres, ensuite, la fiction : personnages de contes (un roi, une sorcière, une princesse) et même personnages de l’auteur-illustrateur issus de cet album ou d’autres albums (Aleph l’éléphant, déjà présent sur la couverture et la quatrième de couverture, revient vers la fin de l’album ; on découvre aussi Popov, Cyrus et Romi…) dont Janik Coat fait le choix d’écrire leur nom à côté de leur représentation.

Les dernières pages montrent à l’enfant un arc-en-ciel puis un cœur, symbolisant l’amour du livre, l’amour du monde, l’amour de l’adulte ou grand enfant accompagnant le tout petit dans cette lecture. Puis vient la clé de l’ouvrage, sur la toute dernière page : la légende de chacune de ses grandes images, réduites chacune à un petit symbole, une toute petite icône, et associées à un mot ou expression, si l’adulte ou le grand enfant accompagnant le tout-petit dans cette lecture souhaite mettre en mots ce voyage dans les images.

Je ne peux que vous inciter à prendre en main ce (méga, méta, alpha) livre riche et étonnant, et à en partager la lecture avec un tout petit n’enfant.